* Critique: Cinéma: «Isla Blanca» de Jeanne Leblanc: Retour au bercail


crit par : yanik

Verdun, lundi, le 26 février 2018 - Avec son tout premier long-métrage, la jeune scénariste/réalisatrice Jeanne Leblanc s’inscrit dans une vague de cinéastes qui, clairement, veulent faire une place aux ambiances, aux émotions, aux relations humaines, au cœur, à l’âme. Quand on voit «Pour vivre ici» de Bernard Émond quelques jours avant de voir «Isla Blanca» de Jeanne Leblanc, difficile de ne pas faire des parallèles, difficile de ne pas croire qu’il y a quelque chose dans l’air.

par Yanik Comeau (ComunikMédia/ZoneCulture)

«Isla Blanca», c’est l’histoire de Mathilde (remarquable Charlotte Aubin) qui revient à la maison après une «fugue» qui aura duré huit ans. Elle avait seize ans, elle en a maintenant vingt-quatre. Elle a abandonné sa mère (Judith Baribeau), son père (Luc Picard) et son frère (Théodore Pellerin que l’on avait découvert dans 30 Vies, qui multiplie les rôles et que tout le monde s’arrache parce qu’il est tout simplement époustouflant), donnant aucune nouvelle pendant toutes ces années. Lorsqu’elle revient, elle apprend que sa mère est mourante, que son jeune frère a ni plus ni moins mis sa vie en jachère pour en prendre soin. Son cadet l’accueille avec chaleur et amour. Son père, qu’elle pensait éviter dans cet aller-retour, la croyait morte et tente de contenir la colère et la peine qu’il a refoulées pendant son absence. Et cette mère qui, malgré la maladie, n’a jamais perdu espoir de la revoir… cette mère l’attendait encore, elle qui passe par différents niveaux de conscience. Mathilde ne pourra pas s’échapper aussi vite qu’elle ne l’aurait souhaité. Elle devra affronter ses démons, son passé, reprendre contact avec sa famille avec une nouvelle perspective, un regard d’adulte.

Bien que Jeanne Leblanc nous présente des «flashbacks» du départ de Mathilde, elle nous donne très peu d’indices sur les circonstances entourant son départ. Et rapidement, on comprend qu’elle n’a pas besoin de nous les donner puisqu’elle n’a pas écrit un film sur les départs mais plutôt sur le retour.

Produit par Hany Ouichou de Art + Essai, une maison de production qui a surtout fait dans le court-métrage jusqu’à maintenant mais qui est résolument tournée vers le film d’auteur, «Isla Blanca» est un film volontairement lent, mais aucunement complaisant. L’économie de dialogues permet aux atmosphères de s’installer, aux personnages de se laisser découvrir, à la réalisatrice de faire confiance à sa distribution de grand talent. La preuve encore une fois que tout n’a pas besoin d’être écrit, d’être dit, d’être télégraphié, que les messages peuvent passer autrement que par les mots, en faisant confiance à l’intelligence et à l’imagination du public.

On pourrait s’étirer longtemps sur les performances impressionnantes des quatre acteurs de ce film. Suffit de dire que Charlotte Aubin est complètement empreinte du lourd bagage que traîne Mathilde, que Théodore Pellerin est d’une limpidité et d’une vérité à couper le souffle dans le rôle du jeune Émile, aidant naturel étonnamment zen et en contrôle de ses émotions (sa seule scène de débordement – quand Mathilde veut repartir à peine quelques minutes après être revenue – est saisissante, même si le nombre de ‘sacres’ finit par diminuer l’impact du dialogue alors qu’ils étaient clairement là pour amplifier), que Luc Picard, dans sa seule scène, est superbement touchant et que Judith Baribeau est méconnaissable en mère alitée, en phase terminale, un rôle extrêmement exigeant dans lequel elle est renversante.

Je pourrais vous expliquer le titre du film et même ses différents sens, mais ce serait vous priver de les découvrir par vous-même. Un des plaisirs que nous procure le film de Jeanne Leblanc – comme c’est le cas pour celui de Bernard Émond aussi – est de mettre nous-même en place les pièces du puzzle, certains laissés blancs par la réalisatrice… pour que nous puissions les colorier, les illustrer nous-même.

«Isla Blanca» nous donne ce que j’espère un avant-goût de la voix de Jeanne Leblanc. Un film dans lequel il faut se laisser tomber en faisant confiance que le scénario, la réalisation, la direction-photo et la distribution nous attraperont et nous déposeront doucement, sans heurt, nous laissant avec des messages et des images qui nous suivront longtemps.

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«Isla Blanca»
Scénario et réalisation: Jeanne Leblanc
Distribution: Charlotte Aubin, Judith Baribeau, Théodore Pellerin, Luc Picard
Direction photo : Vincent Biron
Direction artistique : Éric Barbeau
Montage: Elric Robichon
Composition musicale : Devin Ashton-Beaucage
Une production de Art + Essai
Producteur: Hany Ouichou
Rendez-vous Québec Cinéma – Sortie en salles : 2 mars 2018 (durée : 80 minutes)