* Critique: Théâtre anglophone: «Fight On! – Part 1» de Guy Sprung: Joyeuse réécriture de notre histoire


crit par : yanik

Verdun, samedi, le 21 avril 2018 - Le directeur artistique de Infinithéâtre Guy Sprung est en mission, en exploration, en pèlerinage dans une courte partie de l’histoire canadienne, utilisant l’humour et la fiction pour dénoncer le comportement et l’attitude de nos ancêtres à l’égard des Premières Nations à l’époque où les actions de l’Homme Blanc contre Mère Nature étaient encore bien moins dommageables qu’elles le sont aujourd’hui.

par Yanik Comeau (ComunikMédia/ZoneCulture)

Depuis plus de trois ans et pour les deux prochaines, le dramaturge et metteur en scène a été et sera plongé dans la dramatisation de l’histoire d’un certain Francis Jeffery Dickens qui, au moment du décès de son célèbre père, le romancier et poète Charles Dickens, s’est emmené au Canada et a joint les rangs de la Police Montée du Nord-Ouest. De 1874 à 1885, faisant fi de son handicap physique (il avait une jambe qui ne s’était jamais complètement remise de sa polio) et de son bégaiement, le jeune Britannique pas très entreprenant allait parcourir notre vaste pays en faisant un travail qui ne lui convenait pas vraiment, rencontrant sur son chemin des résidents qui étaient là avant lui, des embûches et l’amour, bien sûr.

Jusqu’au 22 avril, Infinithéâtre présente la première partie de cette immense fresque entamée par ce grand fou de Guy Sprung. Parce que oui, sur papier, ce projet, dont le premier volet est une œuvre de deux heures trente mettant en scène neuf acteurs jouant 70 personnages majoritairement en anglais, mais aussi en français, en langue Mohawk et en langue Crie, avec quelque 700 'cues' techniques, des projections et des animations à couper le souffle sur des cyclos de la grosseur d’écrans de cinéma, est complètement fou. Et quand l’auteur et metteur en scène se présente devant le public de la première pour dire qu’il s’agit ni plus ni moins d’un atelier public qui sera présenté, que pas mal n’importe quoi pourrait arriver parce que la distribution des plus dévouées n’a eu que deux semaines pour répéter cette œuvre colossale, on se prépare au pire et on s’attend à devoir faire preuve d’indulgence et d’empathie.

La magie qui opère par la suite est hallucinante. Bien que quelques petites erreurs se soient produites – pour ma part, je n’en ai pas vu –, les quelque 180 minutes suivantes sont du pur bonheur. Une mise en scène ingénieuse dans le, sommes toutes, assez petit Espace Knox, du commentaire amusant et corrosif – projeté en mode Post-It – par le dramaturge, romancier, journaliste et cinéaste issu des Premières Nations Drew Hayden Taylor, des animations et des projections vidéo impressionnantes créées par Andrew Scriver, l’utilisation habile de masques de style commedia dell’arte, et une distribution remarquablement soudée (malgré son éclectisme) qui semble fonctionner presque par magie. J’ai tout particulièrement été impressionné par la profondeur du jeu de Daniel Brochu (incarnant le rôle principal), la maîtrise des accents et les compositions physiques de Patrick Abellard, les transformations de Brefny Caribou-Curtin et de Carmen Grant, et l’interprétation bouleversante de Tyson Houseman, surtout dans son monologue déchirant en chef de tribu.

Ajoutez à tout ça le travail ingénieux de Devon Bate à la conception sonore, de Cassandre Chatonnier au décor, et d’Emily Soussana (qui avait créé le décor de «Conversion», la dernière production d’Infinithéâtre) à la conception des costumes et à la techno des projections et vous avez pas mal tout ce qu’il faut pour que cette production éléphantesque ne s’écrase PAS comme un paquebot sur un iceberg. Mais même avec toutes ces personnes travaillant vers un même but, il est clair que tout n’aurait pas pu se passer si parfaitement si ce n’était de la vision claire de l’auteur et metteur en scène Guy Sprung et de ses magiciennes, Barbara Kaneratonni Diabo (assistante à la mise en scène) et Kate Hagemeyer (régie de plateau).

La première partie de «Fight On!» est déjà de la trempe d’un spectacle de Robert Lepage au niveau de la créativité. Guy Sprung dirige comme un grand chef d’orchestre, infusant sans doute toute son équipe de respect et de passion puisque personne ne se donne à moitié. Heureusement d’ailleurs qu’il a pu créer dans l’enthousiasme et le positivisme puisque maintenant, les prochaines étapes du projet, les petits ajustements au ‘Part One’ – bien que le seul bémol que j’aie soit la projection vocale dans certains moments du spectacle –, mais surtout la création du ‘Part Two’ qui sera présenté (encore sous forme d’atelier public, malgré le fait que je ne crois pas qu’il soit nécessaire de l’appeler ainsi, ne serait-ce que pour se donner un filet de sécurité) dès la saison prochaine.

D’ici là, tout Montréalais passionné de théâtre voudra se rendre à l’Espace Knox d’ici à dimanche pour savourer Fight On! – Part One, un événement théâtral majeur qui mérite toute l’attention qu’il recevra.

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«Fight On! – Part 1» de Guy Sprung
Avec commentaires additionnels écrits par Drew Hayden Taylor
Mise en scène: Guy Sprung
Avec Daniel Brochu, Patrick Abellard, Shawn Campbell, Brefny Caribou-Curtin, Carmen Grant, Tyson Houseman, Howard Rosenstein, Anana Rydvald and Ivan Smith
Une production Infinithéâtre
Du 10 au 22 avril 2018, 20h + Matinées à 14h les samedis et dimanches (Durée: 2h30, incluant un entracte de 10 minutes)
Espace Knox, 6215, avenue Godfrey, Notre-Dame-de-Grâce, Montréal
Billetterie: 514-987-1774 poste 104 www.infinitheatre.com