* Critique: Théâtre : «Les Hardings» d’Alexia Bürger: Là où il y a de l’homme…


crit par : yanik

Verdun, dimanche, le 22 avril 2018 - Trois hommes. Trois Thomas Harding que tout sépare. Trois Thomas Harding réunis par une recherche Google. Trois Thomas Harding dont un qui n’aurait jamais dû devenir célèbre mais pour qui tout a basculé un soir de juillet 2013, le jour où une erreur fatale a fait que tous les projecteurs se sont tournés vers lui.

par Yanik Comeau (ComunikMédia/ZoneCulture)

Ce Thomas Harding-là était le conducteur du train dont les freins n’ont pas été suffisants pour le garder en haut de la côte entre Nantes et Lac-Mégantic. Tous les Thomas Harding ne sont pas conducteurs de train, n’en déplaise à Ionesco pour qui tous les Bobby Watson sont commis-voyageurs. Mais étant donné son métier d’écrivain, le Thomas Harding britannique aurait dû être bien plus célèbre que le Thomas Harding conducteur de train. Et le Thomas Harding assureur américain n’avait aucune raison lui non plus d’entendre et de voir son nom dans les médias.

Partant du Thomas Harding à l’emploi de la Montreal Maine & Atlantic (MMA), un homme simple, comme tous les autres, dévoué et amoureux de son travail malgré les embûches et coins tournés ronds par son employeur, père de famille, humain, l’auteure et metteure en scène Alexia Bürger a créé un objet théâtral original, en réunissant dans un espace scénique intemporel et «neutre» (un décor sublime, à couper le souffle, de Simon Guilbault) deux autres Thomas Harding parmi les «tonnes» qu’elle a trouvées sur Internet. Ensemble, les trois échangeront sur ce qui est arrivé au premier, sur la culpabilité du second qui a perdu son fils dans un accident de vélo bête (se remet-on plus facilement ou plus difficilement de la mort d’un enfant que de la mort de 47 personnes innocentes qui auraient été épargnées si la machine dont on était responsable n’avait pas fait défaut ?) et sur la responsabilité criminelle ou civile, de la place des assurances et de la valeur marchande de la vie humaine.

Empreint d’une belle poésie mais aussi de prose arrache-cœur, le texte d’Alexia Bürger prend le parti de l’humain imparfait. L’humain qui ne s’est pas levé un matin avec l’intention de faire le mal, mais à qui l’innommable arrive. Est-ce sa faute? Est-il responsable? Devrait-il payer pour sa négligence? Quel devrait en être le prix? La douleur des conséquences de son geste – ou de sa distraction/son insouciance/son inattention (choisissez le synonyme qui convient le mieux à votre point de vue et à votre niveau de jugement) – est-elle en soi une punition suffisante?

Sous les traits de Bruno Marcil, Thomas Harding est d’une humanité déchirante qui va bien au-delà du «visage du conducteur de train aperçu à la télé (…) parmi les images des décombres de la municipalité de Lac-Mégantic qui venait d’exploser». Bruno Marcil, qui était le gourou Timothy Leary dans «Psychédélique Marilou» de Pierre-Michel Tremblay plus tôt cette saison à La Licorne, est tout simplement sublime, passant – et nous faisant passer – par toute la gamme des émotions (pardonnez-moi cette expression pour le moins éculée). Il sert avec une précision de bistouri le texte déjà si habile et adroit de Bürger.

Patrice Dubois, dans le rôle du Thomas Harding écrivain britannique, est excellent aussi oscillant entre l’être cérébral et en pleine possession de ses moyens, et l’homme brisé, le père qui n’a pas pu sauver son enfant de l’inévitable.

Enfin, quel bonheur que de retrouver Martin Drainville, qu’on a trop longtemps cantonné dans des rôles comiques, tant au théâtre qu’à la télé («Caméra café», «LOL»), dans un rôle plus «sérieux», plus grave, le Thomas Harding assureur américain. Bien que sa partition fasse appel à ses talents comiques (tristement, le soir de la première, certains spectateurs ne semblaient pas savoir quand faire la différence!), il éblouit dans les monologues où son personnage parle du milieu de l’assurance, de son fonctionnement, de la cérébralité avec laquelle il faut penser. Pas de place pour le cœur. Il rend aussi avec finesse et subtilité l’insécurité du personnage devant la faillibilité de son corps vieillissant. Je me suis rappelé que celui qui avait joué «Le Bourgeois Gentilhomme» comme finissant à l’école de théâtre avait aussi épaté dans le rôle du pathétique et troublant grand-père dans «La Transfiguration de Benno Blimpie» d’Albert Innaurato cette même année-là.

Mon seul bémol? Bien que les chansons de train soient appropriées pour faire les liens entre les scènes et que les trois interprètes aient de bonnes voix justes, j’ai été agacé par leur accent lorsqu’ils parlaient ou chantaient en anglais. Comme la langue maternelle des trois personnages est celle de Shakespeare, je me suis demandé s’il n’aurait pas été plus pertinent de les faire jouer par des acteurs parfaitement bilingues ou par des acteurs anglophones montréalais qui jouent régulièrement en français aussi (je pense ici à des gens comme Harry Standjofski, Davide Chiazzese, Eloi ArchamBeaudoin…). Une idée comme ça…

«Les Hardings» (pourquoi le ‘s’ en français? Je me pose la question) clôt en beauté une saison remarquable au Centre du Théâtre d’aujourd’hui. On apprendra bientôt ce que nous réserve Sylvain Bélanger pour la prochaine, mais d’ici là, il faut voir Les Hardings, une pièce qui fait réfléchir, qui écarte les œillères, qui humanise.

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«Les Hardings» d’Alexia Bürger
Mise en scène: Alexia Bürger
Avec Martin Drainville, Patrice Dubois, Bruno Marcil
Une création du Centre du Théâtre d’aujourd’hui
Du 10 avril au 5 mai 2018 (1h30 sans entracte)
Salle principale – Théâtre d’aujourd’hui, 3900, rue Saint-Denis, Montréal
Réservations : 514-282-3900