* Critique: Théâtre: «Le Bizarre Incident du chien pendant la nuit» de Simon Stephens: Dans la peau de Christopher


crit par : yanik

Candiac, jeudi, le 3 mai 2018 - Pour son chant du cygne après 27 ans à la barre de la direction artistique de la Compagnie Jean Duceppe, Michel Dumont n’aurait pas pu choisir plus belle ou meilleure pièce que «Le Bizarre Incident du chien pendant la nuit». En décidant d’offrir cette pièce britannique adaptée du roman de Mark Haddon et ayant connu un succès monstre au West End de Londres tout autant qu’à Broadway à New York, Dumont fait aussi preuve de génie en en confiant la mise en scène à Hugo Bélanger, un des metteurs en scène les plus brillants et les plus innovateurs de notre scène théâtrale, assurant ainsi, du même coup, la transition vers une direction artistique de la relève, résolument plus jeune, une vision artistique incarnée par Jean-Simon Traversy et David Laurin qui, en annonçant leur première saison cette semaine aussi, sont tout à fait dans le coup du renouveau dans la tradition.

par Yanik Comeau (ComunikMédia/ZoneCulture)

La pièce qu’a tirée Simon Stephens du roman de Haddon est une sublime incursion dans la peau, la tête, le cœur d’un adolescent autiste de quinze ans, trois mois, trois jours (si ma mémoire est bonne!), Christopher Boone, qui découvre un matin le cadavre de Wellington, le chien de madame Shears, dans le jardin derrière la maison de cette voisine. Faisant appel à son Sherlock Holmes intérieur, il fera enquête et découvrira des choses que son Moi socialement déficient aura bien de la difficulté à assimiler, tant dans son enquête comme telle que dans les différentes avenues que celle-ci lui fera explorer.

Grâce à la mise en scène absolument géniale d’Hugo Bélanger (qui, rappelons-le, nous a déjà donné d’autres spectacles grandioses comme «Le tour du monde en 80 jours» au TNM et «L’Oiseau vert, commedia dell’arte» et «La Princesse Turandot» au Théâtre Denise-Pelletier), on entre de plein pied dans les mystères du cerveau de Christopher, des projections absolument sublimes de Lionel Arnould qui rappellent par moments «Simon au pays de la craie» et à d’autres le film «Minority Report». Le cerveau d’un enfant brillant qui calcule, dessine, trace, biffe, analyse d’un coup de crayon mental. Fascinant et incroyablement bien réussi.

Sur un plateau vide qui devient une gigantesque ardoise et duquel sortent des dizaines de «boîtes» qui servent à la fois de chaises, de valises, d’immeubles miniatures et quoi d’autre encore, la distribution de dix comédiens joue une trentaine de personnages et une quarantaine de figurants dans des scènes de groupe dynamiques pensées de façon ingénieuse et toujours efficaces. On se rappelle les scènes où Christopher se fait bousculer dans les rues de Londres, aux scènes d’entrées et de sorties des wagons de métro de la capitale britannique, tout particulièrement.

Mais cette pièce, au-delà du texte drôle, touchant, efficace, vrai de Simon Stephens, de la mise en scène sublime d’Hugo Bélanger, de la traduction sans faille de Maryse Warda, c’est d’abord et avant tout la rencontre d’un acteur avec un personnage. Sébastien René confirme ici sa virtuosité. Dans chaque son qu’il émet, chaque geste qu’il pose, chaque déplacement, chaque phrase, Christopher prend vie sous les traits de cet acteur formidable qui rappelle les plus grandes interprétations de Dustin Hoffman, Daniel Day-Lewis et – plus près de chez nous et plus récemment – Benoît McGinnis, Sébastien Ricard et Renaud Lacelle-Bourdon.

Replongeant dans mes souvenirs, j’ai pensé à d’autres comédiens qui avaient encore des airs d’enfant ou d’adolescent quand ils sont sortis de l’école de théâtre et qui, pendant plusieurs années, ont joué des personnages beaucoup plus jeunes qu’eux: Gilbert Turp dans la trilogie de Brighton Beach de Neil Simon ou Martin Drainville qui, fraîchement sorti de Lionel-Groulx, s’était retrouvé tout de suite dans le rôle principal de la pièce «Le Journal d’Adrien Mole, 13 ans 3/4» à la NCT. Pour ne nommer que ceux-là.

Entourant Sébastien René, une distribution remarquable et agréablement hétéroclite. Des comédiens connus (Normand D’Amour qui incarne le père et qui boucle magnifiquement la boucle de la saison après avoir tenu le rôle principal dans «Quand la pluie s’arrêtera» en septembre, Catherine Proulx-Lemay dans le rôle de Judy, Stéphane Breton qui incarne Ed et Adèle Reinhardt tellement amusante, entre autres, dans le rôle de Mme Alexander) mais aussi des plus jeunes comme la formidable Catherine Dajczman dans le rôle de Siobhan, l’enseignante de Christopher qui devient aussi, grâce à la magie du théâtre et au journal de Christopher, une co-narratrice qui facilite l’incursion dans l’univers du jeune garçon, ainsi que Philippe Robert, Milva Ménard (que j’avais aussi beaucoup aimée dans «Les Aventures de Lagardère» à Fred-Barry plus tôt cette saison) et Lyndz Dantiste qui multiplient les rôles secondaires. J’ai aussi beaucoup apprécié Cynthia Wu-Maheux dans les rôles de Mme Shears (la voisine) et Mme Stevens (la directrice d’école). Rafraîchissante !

Après le succès incroyable du «Songe d’une nuit d’été» de Steve Gagnon et d’un autre Bélanger (Frédéric, celui-là) au Théâtre Denise-Pelletier, un spectacle résolument dynamique, moderne et tourné vers la jeunesse, la pièce qu’on appelait avec raison l’événement de la saison, il ne faut pas manquer «Le Bizarre Incident du chien pendant la nuit» qui vise le même public. C’est-à-dire tout le monde qui respire et qui a un cœur.

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«Le Bizarre Incident du chien pendant la nuit»
Texte: Simon Stephens, d’après le roman de Mark Haddon
Traduction : Maryse Warda
Mise en scène: Hugo Bélanger
Avec Stéphane Breton, Normand D’Amour, Catherine Dajczman, Lyndz Dantiste, Milva Ménard, Catherine Proulx-Lemay, Adèle Reinhardt, Sébastien René, Philippe Robert et Cynthia Wu-Maheux.
Une production de la Compagnie Jean Duceppe.
Au Théâtre Jean-Duceppe (Place des arts, Montréal) jusqu’au 19 mai 2018. Supplémentaire le 12 mai 2018 à 20h30 (Durée : 2h25 incluant un entracte).
Billetterie de la Place des arts: 514-842-2112